
Contrairement à une crainte répandue, les termes comme « Cafre », « Malbar » ou « Yab » à La Réunion ne sont généralement pas des insultes, mais des marqueurs descriptifs hérités d’une histoire complexe. La clé pour un visiteur n’est pas de les éviter, mais de comprendre leur origine liée à l’esclavage et à l’engagisme. En adoptant une posture d’écoute, on passe de la peur du faux pas à une appréciation profonde de la grammaire sociale unique de l’île.
Aborder l’île de La Réunion en tant que voyageur métropolitain, ou « Zoreil », s’accompagne souvent d’une appréhension légitime : celle de la maladresse culturelle. On entend des mots comme « Cafre », « Malbar », « Yab », « Chinois », et l’on craint de commettre un impair en les utilisant ou même en les pensant. Cette peur du faux pas est saine, car elle témoigne d’une volonté de respect. Cependant, elle repose souvent sur une transposition des schémas de pensée continentaux à une réalité sociale qui possède sa propre logique, sa propre histoire et sa propre sémantique.
La tendance naturelle est de chercher une liste de « mots à ne pas dire », une sorte de guide de bonne conduite universel. Or, la richesse du modèle réunionnais réside précisément dans sa complexité. Les catégories qui peuvent sembler racistes en métropole sont ici avant tout descriptives, chargées d’un héritage qui n’est ni caché ni honteux, mais qui constitue le socle de l’identité de chacun. L’erreur n’est pas tant dans les mots que dans l’ignorance du récit qu’ils portent. Pour interagir avec justesse, la véritable clé n’est pas de mémoriser un lexique, mais de saisir la stratification historique qui a façonné les visages et les identités de l’île.
Cet article propose une immersion dans cette grammaire sociale unique. Nous verrons pourquoi ces termes sont avant tout des repères identitaires, comment l’histoire a pétri cette société plurielle, et comment des pratiques comme le syncrétisme religieux en sont la vibrante expression. L’objectif est de vous fournir les clés, non pour « parler comme un Réunionnais », mais pour écouter et comprendre avec une justesse et une humilité qui sont la plus belle marque de respect.
Pour naviguer avec finesse dans les nuances de la société réunionnaise, ce guide explore les fondements historiques, les pratiques culturelles et les clés de communication qui vous permettront de mieux appréhender la richesse de l’île. Le sommaire ci-dessous vous guidera à travers ces différentes facettes.
Sommaire : Guide de la diversité culturelle réunionnaise
- Yab, Zarab, Chinois : pourquoi ces termes ne sont pas racistes ici (mais descriptifs) ?
- De l’esclavage à l’engagisme : comment l’histoire a forgé les visages de l’île ?
- Pourquoi est-il courant de voir une Vierge Marie et un autel rouge dans la même cour ?
- L’erreur d’arriver avec une attitude paternaliste ou « donneuse de leçons »
- Quels auteurs réunionnais lire pour saisir l’âme de l’île avant de venir ?
- Créole ou Français : quelle langue utiliser pour briser la glace au marché ?
- Pourquoi le terme « Malbar » désigne-t-il spécifiquement les hindous réunionnais ?
- Quelles leçons de tolérance le « modèle réunionnais » peut-il offrir au visiteur ?
Yab, Zarab, Chinois : pourquoi ces termes ne sont pas racistes ici (mais descriptifs) ?
La première source d’anxiété pour un visiteur est souvent le vocabulaire utilisé pour désigner les différentes composantes de la population. Des termes comme ‘Cafre’, ‘Malbar’, ‘Yab’ ou ‘Zarab’ peuvent heurter une oreille non avertie. Pourtant, dans le contexte réunionnais, leur fonction première n’est pas péjorative mais descriptive. Ils constituent une sorte de carte d’identité informelle, un héritage direct de l’histoire du peuplement de l’île. ‘Cafre’ désigne les descendants d’esclaves venus d’Afrique et de Madagascar, ‘Malbar’ les descendants d’engagés indiens de confession hindoue, ‘Zarab’ ceux de confession musulmane, ‘Chinois’ les descendants de migrants venus de Chine, et ‘Yab’ ou ‘Petit Blanc des Hauts’ les descendants de colons européens modestes installés dans les hauteurs de l’île.
Ces appellations sont utilisées au quotidien par les Réunionnais eux-mêmes, sans malice, pour se situer et situer les autres dans la grande fresque familiale de l’île. Elles sont des marqueurs d’auto-identification. Comme le souligne une analyse des origines du peuplement, même le terme ‘Zoreil’, qui vous désigne en tant que métropolitain, s’inscrit dans cette logique. Il est apparu avec l’installation plus massive de fonctionnaires après la départementalisation de 1947. Il distingue les nouveaux arrivants des ‘Gros Blancs’ (descendants des grands propriétaires terriens) ou des ‘Yabs’. La nuance est la clé : la valeur d’un mot est dictée par son contexte et son intention, et ici, l’intention est rarement hostile.
Feuille de route : employer les termes identitaires avec respect
- Écoutez d’abord : Observez attentivement comment les Réunionnais utilisent ces termes entre eux avant de songer à les employer vous-même.
- Comprenez les distinctions : Assimilez les définitions de base (‘Cafre’ = origine africaine/malgache, ‘Malbar’ = hindou d’origine indienne, ‘Zarab’ = musulman d’origine indienne) pour saisir la précision du lexique.
- Connaissez les nuances de « blancs » : Sachez que ‘Yab’ désigne les « petits blancs » des Hauts, à ne pas confondre avec les ‘Gros Blancs’ (grands propriétaires historiques) ou les ‘Zoreils’ (métropolitains).
- Adoptez la prudence en cas de doute : Si vous n’êtes pas sûr, utilisez des formulations neutres comme « personne d’origine… » ou demandez simplement avec bienveillance.
- Reconnaissez l’auto-identification : Gardez à l’esprit que ces termes sont avant tout des outils que les Réunionnais utilisent pour se définir eux-mêmes, et non des étiquettes imposées de l’extérieur.
Accepter cette grammaire sociale est la première étape pour dépasser la simple observation touristique et entrer dans une réelle compréhension de la culture locale. C’est en comprenant que ces mots racontent une histoire que l’on cesse de les craindre.
De l’esclavage à l’engagisme : comment l’histoire a forgé les visages de l’île ?
L’incroyable diversité des visages que l’on croise à La Réunion n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat de vagues de peuplement très spécifiques, souvent marquées par la contrainte. Le premier chapitre est celui de la société de plantation et de l’esclavage, qui a fait venir de force des hommes et des femmes d’Afrique de l’Est et de Madagascar pour travailler dans les champs de café puis de canne à sucre. Leurs descendants forment aujourd’hui la communauté que l’on désigne par le terme ‘Cafre’. L’abolition de l’esclavage en 1848, loin de signifier la fin du besoin de main-d’œuvre, a ouvert un nouveau chapitre : celui de l’engagisme.
Pour remplacer les esclaves affranchis, les grands propriétaires terriens se sont tournés vers le travail sous contrat, un système qui s’apparentait souvent à une nouvelle forme de servitude. Selon les archives, ce sont entre 147 000 et 165 000 engagés qui ont été amenés sur l’île entre 1828 et 1933. Ce flux massif était majoritairement composé d’Indiens (environ 117 000), mais aussi d’Africains (37 000) et, dans une moindre mesure, de Chinois et de Vietnamiens (plus de 3 500). Cette période a profondément et durablement sculpté la démographie et la culture de l’île, ajoutant les figures du ‘Malbar’, du ‘Zarab’ et du ‘Chinois’ à la société créole.

Ces strates historiques ne se sont pas simplement juxtaposées, elles se sont mélangées. Le musée de Villèle, ancienne propriété d’une riche famille esclavagiste, est aujourd’hui un lieu de mémoire qui raconte cette double histoire de l’esclavage et de l’engagisme. Visiter ces lieux, c’est comprendre physiquement comment le paysage économique et humain a été façonné. Chaque groupe a apporté avec lui sa langue, sa religion, ses coutumes, créant une culture créole qui n’est pas une simple mosaïque, mais un alliage complexe et en constante évolution.
Comprendre cette genèse permet de réaliser que la diversité réunionnaise n’est pas un concept marketing, mais une réalité forgée dans la douleur et l’espoir, dont les traces sont encore visibles dans chaque aspect de la vie quotidienne.
Pourquoi est-il courant de voir une Vierge Marie et un autel rouge dans la même cour ?
L’un des exemples les plus frappants de l’alliage culturel réunionnais est le paysage religieux. Il n’est pas rare de voir, parfois dans le même jardin familial, une statue de la Vierge Marie, symbole du catholicisme majoritaire, côtoyer un petit oratoire rouge vif dédié à Saint Expédit. Cette coexistence n’est pas une contradiction, mais l’illustration parfaite du syncrétisme religieux à l’œuvre sur l’île. Saint Expédit, un saint non officiel de l’Église catholique, est l’objet d’un culte populaire extrêmement fervent à La Réunion. Ses autels, toujours peints en rouge, couleur symbolique forte, jalonnent les bords des routes.
Ce culte est fascinant car il est un point de rencontre entre plusieurs croyances. Comme l’explique une analyse de cette pratique, il mêle des éléments du catholicisme, de l’hindouisme populaire et de croyances animistes venues de Madagascar. Le rouge des autels, par exemple, est directement associé aux pratiques des ‘Malbars’ (hindous réunionnais), pour qui cette couleur symbolise à la fois la vie, la force et le sacrifice. Saint Expédit est ainsi parfois associé à des divinités hindoues comme la déesse Karly (Kali) ou Mardé Vira, des figures de puissance et de protection. Ce n’est pas un mélange désordonné, mais une réinterprétation cohérente où l’on cherche l’efficacité spirituelle, peu importe son origine dogmatique.
Pour un visiteur, il est crucial d’aborder ces manifestations de foi avec le plus grand respect. Ce ne sont pas des attractions folkloriques, mais des pratiques spirituelles bien vivantes et profondément ancrées dans le quotidien de nombreuses familles. Voici quelques règles de conduite simples à observer :
- Observez toujours les autels avec discrétion et à distance respectueuse.
- Ne touchez jamais aux offrandes (bougies, fleurs, tissus, statuettes) qui y sont déposées.
- Évitez de photographier les fidèles en prière sans leur autorisation explicite.
- Gardez à l’esprit que même si ces pratiques semblent exotiques, elles relèvent de l’intime et du sacré pour ceux qui les pratiquent.
En reconnaissant la sincérité de ces pratiques, vous montrez une forme de respect qui va bien au-delà de la simple tolérance, et qui touche à une véritable compréhension de l’âme réunionnaise.
L’erreur d’arriver avec une attitude paternaliste ou « donneuse de leçons »
Au-delà de la connaissance historique ou linguistique, la qualité de l’interaction humaine repose sur la posture. L’une des erreurs les plus communes, et souvent inconsciente, pour un visiteur métropolitain est d’adopter une attitude paternaliste. Cela peut se manifester par des comparaisons systématiques (« En métropole, on fait comme ça… »), des remarques empreintes de surprise condescendante (« Ah, vous avez la fibre optique ici ? »), ou une tendance à vouloir « expliquer » ou « améliorer » les façons de faire locales. Cette posture, même si elle part d’une bonne intention, est perçue comme un manque de respect et un déni de la modernité et de l’ingéniosité de la société réunionnaise.
La Réunion est un département français, pleinement intégré dans la République, mais qui a su développer ses propres codes, son propre rythme et ses propres solutions. L’expérience de la diversité n’y est pas un débat théorique, mais une réalité quotidienne et familiale. Comme le souligne une tribune de l’association Réunionnais du Monde, cette expérience vécue de la multiculturalité est une source de fierté et une leçon en soi.
La diversité est présente dans les phénotypes, les religions, leurs signes extérieurs, les interdits […] et elle ne nous empêche pas de vivre ensemble, tout en étant français.
– Réunionnais du Monde, Le vivre ensemble multiculturel réunionnais : héritage et projet de société
Arriver en « donneur de leçons », c’est ignorer cette richesse et cette complexité. La meilleure approche est d’inverser la dynamique : passer d’une posture d’expert à une posture d’apprenti. Posez des questions ouvertes, montrez une curiosité sincère et valorisez les savoir-faire locaux. Le tableau suivant résume les attitudes à privilégier pour créer un échange respectueux et constructif.
| À éviter | À privilégier |
|---|---|
| ‘En métropole, on fait comme ça…’ | ‘Comment faites-vous ici pour…’ |
| ‘Ah, vous avez la fibre/internet ici !’ | ‘La connexion est excellente’ |
| Critiquer le rythme de vie local | S’adapter et apprécier la différence |
| Imposer ses références culturelles | Poser des questions ouvertes avec curiosité |
| ‘Je vais vous expliquer comment faire’ | ‘Pouvez-vous m’apprendre votre façon de…’ |
En somme, le plus grand cadeau que vous puissiez faire à vos interlocuteurs réunionnais est de considérer que vous avez plus à apprendre d’eux qu’ils n’ont à apprendre de vous.
Quels auteurs réunionnais lire pour saisir l’âme de l’île avant de venir ?
Pour véritablement s’imprégner de l’âme réunionnaise et comprendre ses nuances de l’intérieur, rien ne remplace la littérature et l’art produits par ses propres enfants. Lire des auteurs locaux avant ou pendant votre voyage est une démarche d’une grande valeur. C’est une porte d’entrée vers l’imaginaire collectif, les tensions sociales, la beauté de la langue créole et la complexité des identités. La littérature réunionnaise est riche et offre une polyphonie de voix qui reflète la diversité de sa population. C’est le meilleur antidote contre les clichés et les visions superficielles.
Chaque auteur offre une perspective unique, une fenêtre sur un pan de la société. S’aventurer dans une librairie locale, comme à Saint-Denis ou Saint-Pierre, est déjà une expérience culturelle en soi. Vous y découvrirez des trésors qui ne sont pas toujours visibles depuis l’Hexagone. Pour vous guider, voici une sélection non exhaustive d’auteurs et d’artistes dont les œuvres permettent de toucher du doigt différentes facettes de la créolité.
- Axel Gauvin : Ses romans, souvent bilingues français-créole, sont essentiels pour découvrir la vie des « petits blancs des hauts » (les Yabs) et la musicalité de la langue créole.
- Daniel Vaxelaire : Historien et romancier, il est une référence pour aborder l’histoire de l’île de manière accessible et captivante à travers ses romans historiques.
- Jean-François Samlong : Son œuvre donne une voix et une perspective puissante à la communauté « malbar » et explore les thèmes de l’engagisme et de la mémoire.
- Danyèl Waro et Firmin Viry : Ces deux figures emblématiques du maloya, musique traditionnelle héritée des esclaves, sont des poètes et des chroniqueurs sociaux. Écouter leurs textes, c’est entendre le cœur battant et contestataire de l’île.
- Téhem : À travers ses bandes dessinées, comme la série « Le Dodo », il porte un regard plein d’humour et de tendresse sur la société réunionnaise contemporaine et ses petites manies.
- Jean Albany : Considéré comme l’un des pères de la poésie créole moderne, son œuvre est un excellent point de départ pour apprécier la beauté et la richesse de la langue.
En lisant ces voix, vous ne serez plus un simple spectateur du paysage, mais un lecteur averti de la complexité humaine qui l’habite.
Créole ou Français : quelle langue utiliser pour briser la glace au marché ?
La question de la langue est centrale dans toute interaction. À La Réunion, deux langues coexistent : le français, langue officielle de l’administration et de l’école, et le créole réunionnais, langue du cœur, de la famille et du quotidien pour une grande partie de la population. Pour un visiteur, la navigation entre les deux peut sembler délicate, notamment dans des lieux d’échange authentiques comme le marché forain. La bonne nouvelle est que la quasi-totalité des Réunionnais est bilingue et passera au français sans aucune difficulté pour communiquer avec vous.
L’erreur à ne pas commettre serait de tenter de parler un créole approximatif et forcé, ce qui pourrait être perçu comme une forme de caricature. La clé, encore une fois, est dans la nuance et le respect. Personne ne vous reprochera de parler français. En revanche, montrer que vous reconnaissez et valorisez le créole est un signe d’ouverture très apprécié. Quelques mots simples, glissés avec le sourire, peuvent faire des merveilles pour briser la glace et créer un contact plus chaleureux. Il ne s’agit pas de tenir une conversation, mais de faire un clin d’œil culturel.
La meilleure stratégie est de laisser votre interlocuteur guider l’échange. Commencez toujours en français, et si vous vous sentez à l’aise, vous pouvez utiliser l’une de ces expressions simples :
- Commencez toujours par un « Bonjour » en français, c’est la base de la politesse universelle.
- Pour admirer un beau produit (un fruit, un légume, un objet d’artisanat), un « Lé joli ! » (« C’est joli ! ») est simple et toujours positif.
- Pour goûter quelque chose et montrer votre satisfaction, un « Lé bon ! » (« C’est bon ! ») est parfait.
- « Oté ! » est une interjection très courante, utilisée comme une salutation informelle et amicale, un peu comme « Salut ! » ou « Hey ! ».
- Pour exprimer votre gratitude de manière plus locale qu’un simple « merci », vous pouvez dire « Mi appreciate » (« J’apprécie »).
L’essentiel est de rester naturel. Ces quelques mots montrent que vous vous intéressez à la culture locale sans pour autant prétendre la maîtriser, une posture humble et toujours bienvenue.
En définitive, un sourire sincère et une attitude ouverte seront toujours vos meilleurs outils linguistiques, bien plus efficaces qu’une phrase en créole parfaitement mémorisée mais maladroitement placée.
Pourquoi le terme « Malbar » désigne-t-il spécifiquement les hindous réunionnais ?
Approfondir la compréhension de la société réunionnaise, c’est aussi s’attarder sur la précision de son lexique. Le terme « Malbar » est un excellent exemple de cette nécessité de nuance. Pour un non-initié, il pourrait sembler désigner l’ensemble de la population d’origine indienne. Or, ce n’est pas le cas, et cette distinction est fondamentale pour comprendre les identités au sein même de la diaspora indienne de l’île. Les ‘Malbars’ représentent la communauté d’origine indienne de confession hindoue. Ils constituent une part importante de la population, estimée à environ 20 % d’Indiens tamouls, surnommés les « Malbars ».
Leur histoire est liée à l’engagisme post-abolitionniste. Ils sont les descendants des travailleurs sous contrat venus principalement du sud de l’Inde, notamment de la côte de Malabar et de la côte de Coromandel (région de Madras, aujourd’hui Chennai). Ils ont apporté avec eux leur foi, leurs traditions, leurs temples colorés et leurs célébrations spectaculaires comme le Dipavali (fête de la lumière) ou les marches sur le feu, qui sont aujourd’hui des éléments importants du patrimoine culturel réunionnais.
Mais alors, comment désigne-t-on les Réunionnais d’origine indienne qui ne sont pas hindous ? Une autre vague de migration, plus tardive au XIXe siècle, a amené sur l’île des commerçants et artisans venus du Gujarat, une région du nord-ouest de l’Inde. Majoritairement de confession musulmane, ils forment une communauté distincte, désignée par le terme « Zarab ». Bien que ce mot signifie « Arabe », il a été appliqué à ce groupe spécifique, soulignant une fois de plus que la logique sémantique réunionnaise suit ses propres chemins historiques. Ne pas faire la distinction entre un ‘Malbar’ et un ‘Zarab’, c’est donc gommer deux histoires, deux trajectoires migratoires et deux identités religieuses bien distinctes. C’est un peu comme confondre un Italien et un Espagnol sous le seul prétexte de leur origine latine.
Faire l’effort de comprendre cette subtilité, c’est faire preuve d’une finesse d’observation qui sera toujours appréciée et qui témoigne d’un respect authentique pour la complexité des parcours humains.
À retenir
- Les termes identitaires (« Cafre », « Malbar », « Yab ») sont avant tout descriptifs et historiques, et non péjoratifs dans le contexte réunionnais.
- L’histoire de l’île, marquée par l’esclavage puis l’engagisme massif d’Indiens, d’Africains et de Chinois, est la clé de lecture indispensable pour comprendre sa démographie et sa culture.
- La meilleure posture pour un visiteur est celle de l’écoute, de l’humilité et de la curiosité, en considérant qu’il a plus à apprendre qu’à enseigner.
Quelles leçons de tolérance le « modèle réunionnais » peut-il offrir au visiteur ?
Souvent présenté comme un exemple de « vivre-ensemble » harmonieux, le modèle réunionnais a beaucoup à offrir, non pas comme une solution miracle, mais comme une source de réflexion. La tolérance qui se dégage de l’île n’est pas une construction politique abstraite, mais le résultat pragmatique de trois siècles d’une histoire partagée, faite de proximité forcée et d’interdépendances. Comme le suggère une analyse du « modèle réunionnais », la taille de l’île et la multiplicité de son peuplement ont rendu la coexistence et le métissage non pas un choix, mais une nécessité. Cette réalité a engendré une forme de respect mutuel et une curiosité pour l’autre qui sont palpables au quotidien.
La leçon pour le visiteur n’est peut-être pas de chercher à « exporter » ce modèle, dont la spécificité est probablement unique. La véritable leçon est plus intime. Elle réside dans l’observation de la fluidité des identités. Un Réunionnais peut se sentir créole, français, malbar, et célébrer Noël, le Dipavali et le Nouvel An chinois avec la même sincérité. Le « vivre-ensemble » n’est pas l’effacement des différences, mais leur reconnaissance et leur articulation au sein d’une identité commune plus large. C’est la preuve qu’il est possible de maintenir des spécificités culturelles et religieuses fortes sans que cela n’empêche de faire société.
La Réunion ne serait-elle pas le seul département français dans lequel les responsables religieux insistent sur les notions de respect des autres et sur la discrétion dans la pratique des cultes ?
– Cairn.info, Le modèle réunionnais : diversité exemplaire ou spécificité non exportable ?
Cependant, il faut se garder de toute idéalisation. Le « vivre-ensemble » est une construction permanente, un équilibre fragile qui n’exclut pas les tensions sociales, les préjugés ou les inégalités économiques. Le considérer comme un acquis parfait serait une erreur. C’est plutôt un projet quotidien, un effort constant de dialogue et d’ajustement. La plus grande leçon de tolérance que La Réunion offre est peut-être celle-ci : la cohésion n’est pas un état de fait, mais un processus dynamique qui exige de la patience, de l’humilité et une volonté de comprendre l’autre dans toute sa complexité.
En tant que visiteur, la meilleure façon d’honorer ce modèle n’est pas de l’admirer passivement, mais de s’en inspirer en pratiquant activement l’écoute et l’ouverture, en acceptant de laisser ses propres certitudes être bousculées par la richesse de l’expérience réunionnaise.